Les fantômes de votre vie

Il a fallu que cette conversation se produise en 1868 et soit révélée aujourd’hui dans le plus grand des secrets.

Durant des années, Les salons parlants furent des lieux très prisés par un monde feutré d’une petite société artistique silencieuse. Peu connus mais très courus, ces rendez-vous clandestins devinrent le théâtre d’évènements inattendus pour des artistes, mécènes et collectionneurs.

Oubliés du grand public voire de l’histoire humaine, ces pratiques entre le monde réel et irréel furent pourtant très marquantes pour toute une partie du monde de l’art.

Ici, les mondes visibles et invisibles se côtoyaient, en toute liberté, bercés dans les odeurs d’alcools et de fumées. Dans ses soirées se révélaient de grandes traversées humaines faisant des voies silencieuses les guides des vies à venir.

Le récit qui suit, dévoile une rencontre d’un soir d’avril avec l’énigmatique Lady Margaret dans sa maison de woodford. Respectée des communautés aristocratiques et artistiques, cette mystérieuse dame atteste à elle seule les forces souterraines du langage des esprits.

Refusant toute respectabilité auprès de la sphère des médiums, Lady Margaret se distingue dans ce paysage caché du spiritisme.

Très sollicitée pour ces têtes à têtes visionnaires, Lady Margaret refuse de livrer sa voix aux personnalités influentes de la bourgeoisie de l’époque, pourtant très insistantes.

Elle ne reçoit que les artistes, qu’elle aime à nommer « ces artisans du rêve et de la beauté émotive. » 

Ici, point de rituel sacralisé seulement une beauté cristalline habitée d’un éveil humaniste rare.

Une lumière vacillante ondule sur son visage de porcelaine, son regard brûle l’âme du regardeur. La parole se fait douce et silencieuse.

La préciosité de ce moment dégage une odeur particulière.

La respiration se ralentie…elle parle

« L’autorité dans ce monde ne compte pas, elle appartient aux esprits…aux esprits libres.

À ceux qui perdent toutes formes de sécurités, il est nécessaire de rappeler que la stabilité de l’âme repose dans la création. Être hors de son destin personnel pour le communiquer aux autres.

Je suis visitée par des forces magiques qui accompagnent uniquement les personnes dont la vision du monde se nourrit par l’art. Ce n’est qu’à ces épicuriens, que je peux donner la voix des esprits. »

La bougie frissonne à nouveau, Lady Margaret rentre dans une demi-transe. Elle semble entendre une conversation au creux de son oreille. Le regard se figent, son corps s’étire dans une grâce ralentie… elle parle

« Je ne suis qu’un messager… 

J’ai beaucoup livré aux artistes… des annonces et des signes pour les orienter parfois même dans les moindres détails. Je ne me souviens plus de l’arrivée de ces voix mais je me rappelle exactement de ma première conversation entre eux-moi et vous. Mon premier miracle expérimental fut Augustin Lesage. Je le vois encore, être guidé dans ses créations. Il était désarmé mais tellement juste dans son exécution… un moment unique où la perte de la maitrise de soi s’accomplit dans le faire exact. »

Le silence retombe, elle écoute à nouveau.

Un air de plaisir simple se diffuse dans la pièce.

Elle me parle…

« Tu devrais travailler davantage tes dessins,

En grand format.. tu as déjà essayé ?

Creuse cette direction.

As-tu pensé à contacter le Baron Fundbereür ?

… Il t’aidera…

Va en résidence dans les îles du Sinaï… tu y trouveras ce que tu cherches depuis toujours… »

Puis le flot s’arrête net.

Lady Margaret sans bouger me regarde à nouveau.

Sous ses yeux légèrement humides, une lueur apparaît…elle m’embrase l’âme.

Elle se verse un verre de vin, lentement le porte à ses lèvres et me jette au visage :

«  C’est un moment pressenti depuis toujours… Les esprits m’ont confié un secret… Il est à toi…Tu le porteras comme il se doit ; dans une justesse bienveillante des moments rares… Ils parleront à nouveau au travers d’une autre égérie : seule ou accompagnée… Cet instant ne se produira qu’une seule fois dans un futur lointain, le 16 septembre 2017, pour un nouveau salon des parlants. »

Nous serons toujours les fantômes de votre vie

KM / TP